Cette odeur si caractéristique qui me chatouille les narines alors que je n'ai pas encore ouvert un oeil... ces sons autour de moi,
un mélange de bip-bip, de chuchotements, des objets métalliques, que l'on bouge, des cris aussi au loin, des vagissements et puis une sirène... La lumière trop blanche qui m'aveugle dès que
je tente de soulever mes paupières... je ne peux pas me tromper... je suis allongée dans un lit d'hôpital.
Mais qu'est ce que je fiche ici ?
La seule chose dont je me souvienne c'est de m'être couchée hier soir aux environs de minuit dans mon lit. Seule. J'étais crevée, je me suis endormie rapidement... j'ai dû avoir un malaise
pendant mon sommeil... les enfants ne me voyant pas me lever ce matin ont prévenu les voisins et j'ai été transportée à l'hôpital. C'est la seule explication logique que je vois à ma présence
ici.
J'espère que ce n'est pas trop grave. J'ai peur d'ouvrir les yeux. Je n'arrive pas à bouger ma tête qui semble peser une tonne ni à me retourner, sûrement les médicaments qu'ils m'ont donné, mais
je peux agiter mes bras et mes jambes sans problème... je ne suis branchée à aucun tuyau, c'est plutôt bon signe. Il y a juste un truc bizarre qui me gêne sous les fesses... et qui me serre à la
taille...
Je vais appeler une infirmière... il y en a bien une qui doit parler anglais. Je dois ouvrir les yeux.
Je vois trouble, vaguement jaune et c'est moche. Le plafond au-dessus de moi est blanc avec des bouts de je ne sais quoi qui pendouillent et qui menacent à chaque instant de me tomber sur la
tronche. J'ai du mal à tourner ma tête mais en faisant un effort... je vais y arriver... c'est quoi ce truc ???
Ils m'ont mise dans un lit baquet avec des parois en verre... ils ont peur que je me sauve ou quoi ??? Personne à ma gauche... mais à ma droite, il y a une dame allongée sur un lit. Elle a un lit
normal, elle. Elle semble dormir, je ne vois que ses cheveux. Longs. Ce n'est pas une blondasse, avec un peu de chance, elle n'est pas Suédoise. Je vais l'appeler.
"S'il vous plaît... hej... hello... help... hjälpa mej"
Hannnnnn ?? Il y a un gosse aussi dans la chambre. Je ne sais pas où il est mais dès que j'ai ouvert la bouche pour appeler, je l'ai entendu pleurer juste à côté de moi... et à mon avis, il n'est
pas bien vieux.
"Madame, eh, oh, on se bouge... ursäkta... förlat... réveille-toi grognasse"
Fait chier ce môme. S'il se met à brailler chaque fois que j'appelle, jamais personne ne va m'entendre... qu'est-ce qu'il fiche ici celui-là ??
"Hjälpa mej..."
Ah... quand même... voilà quelqu'un. Une infirmière... en plus elle parle français, elle va pouvoir me donner des explications. "Bonjour, madame..." qu'on fasse taire ce bébé qui
me hurle dans les oreilles. "Je m'appelle Chantal et je voudrais bien savoir..." ils l'ont planqué sous mon lit le gosse ou quoi ?? Manque de place...
Elle s'approche... elle tend les bras... finalement, je vais avoir droit au hug, donc on se la joue à la suédoise ? Pourquoi pas. Nan, ce n'est pas ça. Elle se penche. Qu'est-ce qu'elle me veut
la femme en blanc ?? Elle est folle ou quoi ?? Elle vient de m'embrasser sur le front ?? Dégage.
Plus jamais tu me touches. Juste tu m'expliques pourquoi je suis ici à risquer ma vie avec cet ignoble machin qui pendouille du plafond juste au-dessus de ma tête et tu me donnes mes fringues et
je m'en vais. Qu'on fasse taire ce gosse, bordel.
Ne-me-tou-che-pas !!
Elle vient de m'agripper sous les bras et je me retrouve en l'air sans avoir rien compris, c'est Hulk cette bonne femme, je sers les poings, je vais lui en coller une, elle dit que je suis
énervée, que j'ai du caractère, dans ta tronche mon caractère, je veux sortir d'ici, tiens prends ça crétine, je veux rentrer chez moi, tu vas me lâcher idiote, je vais te faire la peau, tu vas
le regretter, j'ai mangé des moules hier, j'ai le vertige en plus, au secours, maman, maMAN, MAMAAAAAAN, MAM...
Maman ???
Mais qu'est ce que tu fiches ici ?? C'est donc grave ?? Je vais mourir, hein ?? Je le savais. La lumière blanche, le truc qui pendouillait... c'est donc la fin... j'ai dû avoir une crise
cardiaque... les moules, elles étaient à la marinière...
Elle me lâche, l'autre, ou je lui colle un pain. Tiens, dans ses lunettes, le pain... dans ses lunettes... ses lunettes... ses lunettes ?? C'est moi ça ???
...
Ben oui, je me tais. Forcément. Ca calme.
Je me disais aussi que ma mère me semblait avoir rajeuni... je vais me réveiller bien entendu. Là c'est juste un cauchemar... à cause des moules... c'est lourd les moules le soir... note, j'aime
mieux ça à la crise cardiaque. Ben ouais. Tant qu'à faire... c'est plus sympa d'être un bébé que d'avoir une crise cardiaque...
Maman ?? Heu... nan, j'ai pas faim... tu fais quoi là ?? Nan. Maman. NAN. NAN... même pas je veux regarder. Remballe la marchandise. J'ai pas faim je te dis. J'ai les moules qui
jouent des castagnettes au fond de mon estomac. NAN, NAN. Bordel !! J'veux pas voir ça. Qu'on m'apporte une crise cardiaque tout de suite !! J'ai changé d'avis. Je la
veux bien la crise cardiaque.
Qu'est ce qu'elle veut l'autre encore ? Eh, oh !! C'est pas un peu fini la voltige aérienne ?? J'ai le vertige, moi. Qu'on me pose immédiatement où je hurle. Nan. NAN. NAN, je ne suis pas
sale. Laisse-moi tranquille. Tu touches à mon babygro et je te jure que je te le ferai payer, dussé-je passer ma vie à te chercher, je te le ferai regretter.
NAN. Voilà. Alors ?? Evidemment je ne suis pas sale. Je suis juste hu-mi-liée. Et toi tu ne le sais pas encore, mais tu es une femme morte. Et arrête avec tes
"gouzi gouzi". Ce n'est pas comme ça que tu vas m'embobiner. Cours grognasse.
Tu me poses d'abord.
Ensuite tu cours.
Vite.
Très vite.
Longtemps.
Très longtemps.
Parce qu'un jour je serai grande.
Et là tu payeras.
Ouais.
Aussi longtemps que je me tairai, ils me foutront la paix. Il faut que je trouve un moyen de me tirer d'ici au plus vite. QUOI ENCORE ?? C'est qui lui ?
Je la connais cette odeur. Je la connais par coeur. Bergamote, agrumes, vetiver, poivre, musc, ambre... je n'ai croisé qu'un seul homme qui portait ce parfum... TABAC. Un flacon en porcelaine
blanche. Un bouchon chocolat... de la mousse à raser sur le bout de mon nez...
Approche-toi... je veux bien que tu me fasses voltiger encore une fois... je n'ai plus le vertige.
Je veux juste que tu me prennes dans tes bras.
Je veux juste encore une fois poser ma tête au creux de ton épaule.
Je veux que tu tournes ton visage buriné vers le mien.
Je veux que tu plantes encore une fois tes yeux noisettes pleins d'étoiles jaunes dans mes yeux verts pleins de larmes.
Je veux sentir tes doigts courir dans mes cheveux, et ramener sur mon visage les mèches que je coince derrière mes oreilles.
Je veux entendre ta voix chantante à la Nougaro me murmurer ces mots qui n'appartiennent qu'à nous.
Je veux...
Arrêter le temps, figer l'instant.
Je veux...
Je veux...
L'impossible.
Tu m'as soulevée. J'ai planté mes yeux dans les tiens. C'est toi qui pleurais. Moi j'ai fait un sourire. Il n'était pas destiné aux anges. Nan. Pas aux anges.
Pas envie de repartir.
Et puis j'ai dû fermer les yeux... une fraction de seconde.
Un trampoline géant dans mon jardin, j'avais juré que moi vivante, jamais, mais j'adore changer d'avis. Un temps ensoleillé mais froid. Le lac Mälaren que j'aperçois par la fenêtre, et
puis le ICA, juste en face... et ça sent la moule partout dans la maison...
I'm back dans la vraie vie.
Copyright Chantal CADET 2008
Aujourd'hui comme le quinze de chaque mois, je participais à la Rédac du mois dont le sujet était "vous vous réveillez ce
matin et vous êtes redevenu un enfant". Je vous encourage à aller jeter un oeil sur les bafouilles de mes camarades blogueurs qui ont comme moi planché sur le sujet et dont je vous mets
les liens ci-dessous.




Vos petits mots..